François Legault : l’homme qui voulait “réparer” le Québec… et qui a fini par révéler ses limites
De la création de la CAQ à la démission du premier ministre le 14 janvier 2026 : le bilan d’un projet politique qui a transformé le Québec… et fracturé la confiance.
François Legault (2018–2026) : la promesse d’un Québec « pragmatique »… et le réveil brutal
François Legault n’est pas arrivé en politique comme un militant de sous-sol. Il arrive avec une aura de gestionnaire : homme d’affaires, cofondateur d’Air Transat, puis ministre au Parti québécois dans les années 1990. Il a déjà connu le pouvoir, les rouages de l’État, la machine. Et surtout : il comprend une chose que plusieurs sous-estiment — au Québec, quand l’électorat décroche d’un vieux duel, celui qui propose une « troisième voie » peut rafler la mise.
C’est là que commence le tournant.
2009–2011 : le virage — la souveraineté mise de côté, le pouvoir en ligne de mire
À la fin des années 2000, Legault prend acte de l’essoufflement souverainiste. Il ne renie pas forcément l’idée… mais il tranche sur le terrain : le Québec ne suivra pas. Alors il change d’objectif. Son intuition est simple : tant que la politique tourne autour du référendum, le pouvoir alterne entre deux pôles (PLQ / PQ). Lui veut briser ça.
En 2011, il bâtit une coalition, un véhicule politique qui promet de réunir les « déçus » des deux camps : nationalisme identitaire + économie + efficacité de l’État. Ce sera la CAQ.
2012–2014 : entrée fracassante, mais apprentissage douloureux
4 septembre 2012 : première élection. La CAQ récolte environ 27 % et 19 sièges. Bonne performance, mais pas le pouvoir. Le PQ gouverne minoritaire.
7 avril 2014 : nouvelle élection. La CAQ monte à 22 sièges (avec un score populaire plus bas qu’en 2012), pendant que le PLQ de Philippe Couillard prend le pouvoir majoritaire.
Ces quatre années (2014–2018) laissent des traces dans la perception du public : compressions, services publics à bout de souffle, cynisme. Et c’est exactement dans ce terrain-là que Legault va planter son drapeau.
2018 : le grand basculement — Legault devient premier ministre
1er octobre 2018 : la CAQ prend le pouvoir avec 74 sièges (environ 37 % des voix). Deux promesses dominent l’imaginaire :
refaire fonctionner l’État (santé, efficacité),
et « tenir le Québec debout » (identité, langue, autonomie).
Dès les premières années, Legault marque son passage avec des gestes lourds politiquement :
Loi 21 (laïcité) — sanctionnée le 16 juin 2019 : mesure identitaire majeure, applaudie par une partie du Québec, dénoncée ailleurs; un symbole de rupture avec l’époque des accommodements « sans fin ».
Loi 96 (réforme de la Charte de la langue française) — sanctionnée le 1er juin 2022 : durcissement et élargissement des outils linguistiques, autre jalon identitaire.
Sur papier, Legault bâtit son récit : « On protège ce qu’on est, et on gère comme du monde. »
Sauf que le test ultime arrive plus vite que prévu.
13 mars 2020 : la pandémie — le Québec bascule en régime d’exception
Le 13 mars 2020, le Québec déclare l’état d’urgence sanitaire. Et ce régime d’exception durera longtemps — jusqu’au 1er juin 2022, date de la fin de l’urgence sanitaire.
Entre ces deux dates, le Québec vit quelque chose de profondément marquant : une politique gouvernée par décrets, une société réorganisée autour d’un seul impératif, des libertés suspendues, des familles fracturées, une pression sociale immense, et une confiance institutionnelle qui ne se recolle pas facilement.
Quelques repères concrets (parce que c’est un bilan, pas une impression) :
18 juillet 2020 : masque obligatoire dans plusieurs lieux publics fermés.
9 janvier 2021 : couvre-feu annoncé, symbole dur de la logique punitive.
1er septembre 2021 : entrée en vigueur du passeport vaccinal.
14 mars 2022 : levée d’une grande partie des mesures (fin du passeport vaccinal dans la plupart des lieux), mais la société, elle, ne revient pas « comme avant ».
Le récit officiel a souvent voulu vendre l’image du « bon père de famille », du chef rassurant. Mais dans la réalité vécue, beaucoup ont découvert autre chose : quand l’État se donne le droit de tout suspendre au nom d’une urgence, il devient très difficile de remettre le couvercle sur la marmite après.
Et il y a un point qui frappe, parce qu’il est rarement répété clairement : François Legault a déclaré en Chambre que des experts estimaient que les mesures auraient permis de sauver “entre 10 000 et 20 000 vies”. Il l’a dit, et il le revendiquait.
Ce chiffre-là, qu’on l’accepte ou qu’on le conteste, change la perspective. Parce qu’il force une question adulte, froide, mais nécessaire : qu’est-ce que le Québec a payé — socialement, économiquement, humainement — pour atteindre ce résultat-là? Et surtout : pourquoi a-t-on refusé de faire une vraie commission d’enquête publique complète sur les décisions, les décrets, les impacts collatéraux?
Sur ce point, il faut être clair : il y a eu des demandes répétées dans l’espace politique pour examiner la gestion de la pandémie; et l’idée d’une commission publique, structurée, indépendante, a été rejetée par le gouvernement. Résultat : on a “tourné la page”… sans lire le livre jusqu’au bout.
2022 : deuxième mandat ultra-majoritaire… puis la fracture
3 octobre 2022 : la CAQ est réélue avec 90 sièges (environ 41 %). C’est massif. C’est un chèque en blanc.
Et pourtant, c’est après cette victoire que la mécanique Legault commence à se dérégler publiquement : promesses structurantes, volte-face, impression de navigation à vue.
Le troisième lien : la promesse qui casse la confiance
Le troisième lien a été vendu comme projet-phare, rêve régional, symbole de respect pour Québec et les régions. Après 2022, le gouvernement recule : en mai 2023, Québec annonce l’abandon de la portion autoroutière du projet au profit d’un concept principalement axé transport collectif — ce qui est perçu, dans une partie importante de la population, comme un reniement majeur.
L’impact politique est brutal : ce n’est pas seulement un projet qui bouge. C’est la confiance qui lâche.
Les “petits scandales” qui deviennent des symboles : les Kings
Parfois, un dossier n’a pas besoin d’être gigantesque pour frapper l’imaginaire. Le gouvernement a autorisé une subvention maximale de 7 000 000 $ (décret daté du 8 septembre 2023, publié à la Gazette officielle le 29 novembre 2023) pour la tenue d’un camp d’entraînement et de deux matchs préparatoires des Kings de Los Angeles à Québec (octobre 2024). Le message reçu par beaucoup de monde : “on se serre la ceinture… sauf quand ça paraît bien sur une photo”.
Northvolt : le “grand legs” industriel… qui tourne en risque politique
28 septembre 2023, annonce majeure : Northvolt et Québec, ambition de filière batterie, promesse de transformation économique. C’était présenté comme historique.
Mais ensuite : ralentissements, incertitudes, et surtout le choc quand Northvolt tombe en difficultés financières au point de recourir à la protection contre les créanciers (en Suède) — mettant de la pression sur l’investissement public et l’argumentaire du “gestionnaire responsable”. Ce dossier devient une tache politique : parce qu’il touche le nerf de la CAQ — la promesse d’être meilleure que les autres sur la gestion.
SAAQclic : la transformation numérique qui explose au visage
février 2023, lancement et chaos : files, services paralysés, frustration populaire. Le gouvernement parle de modernisation; les citoyens vivent l’humiliation administrative.
Et quand la tempête grossit, l’État se retrouve à devoir ouvrir une commission d’enquête publique sur SAAQclic, présidée par le juge Denis Gallant. Cette commission, peu importe ce qu’elle conclura, symbolise déjà une chose : le “gouvernement de l’efficacité” s’est souvent comporté comme un gouvernement qui improvise.
La santé : promesse fondatrice… et mur de réalité
En 2018, Legault promet un médecin de famille pour chaque Québécois. C’était le cœur du contrat moral.
En réalité, la crise d’accès ne s’est pas réglée. Au contraire, on a vu :
réformes structurelles (dont le projet menant à Santé Québec, adopté en décembre 2023),
bras de fer avec les médecins,
et finalement le symbole politique qui frappe : Christian Dubé démissionne le 18 décembre 2025.
Quand ton ministre-phare en santé claque la porte, ça raconte un épuisement interne. Et ça confirme, aux yeux de beaucoup : l’État n’est pas “repris en main”, il est à la dérive.
L’ironie Legault : avoir voulu prouver le fédéralisme… et en avoir exposé les limites
La CAQ n’était pas souverainiste. Elle voulait démontrer qu’un Québec “nationaliste, mais pragmatique” pouvait obtenir des gains réels dans le Canada.
Or, sur plusieurs dossiers, c’est l’inverse qui s’est imposé : les limites du Québec dans la fédération sont apparues au grand jour.
Exemple clair : immigration. Legault a demandé davantage de pouvoirs, jusqu’aux pleins pouvoirs en immigration. Ottawa a refusé. Et cette répétition du même mur (“non”) a nourri une conclusion chez beaucoup de gens : dans le Canada, Québec négocie… mais décide rarement.
C’est là l’ironie : Legault, en voulant enterrer la souveraineté comme priorité, a peut-être contribué à raviver une évidence politique dans l’esprit d’une partie du Québec : quand les intérêts divergent, la province finit par plier devant le pays.
Janvier 2026 : la sortie — lucidité ou fuite?
Le 14 janvier 2026, François Legault annonce qu’il quitte son poste de premier ministre, tout en restant en place le temps que la CAQ choisisse un successeur.
C’est un geste rare : un chef qui comprend que sa présence est devenue un boulet électoral.
Il laissera derrière lui un bilan paradoxal :
un exploit politique (créer un parti, briser l’alternance PLQ/PQ, gagner deux majorités),
des lois identitaires structurantes (Loi 21, Loi 96),
des chantiers économiques ambitieux (Northvolt… devenu risqué),
des fiascos administratifs (SAAQclic),
une société marquée (pandémie, fractures, confiance brisée),
et une question qui hante tout le reste : pourquoi avoir refusé d’ouvrir complètement les livres sur la gestion COVID?
Parce qu’un jour, tôt ou tard, quelqu’un va soulever le couvercle. Et ce jour-là, l’image du “bon père de famille” pourrait être réécrite autrement.

