Netflix gagne, c'est toi qui paies — même si t'es pas abonné
Ottawa avait une carte à jouer contre les géants américains. Il l'a déchirée.
Mercredi, le gouvernement Carney a reculé. Encore. Au lendemain d’une visite de sa délégation à Washington sur la révision de l’ACEUM, le ministre Marc Miller a demandé au CRTC de revoir à la baisse la redevance qu’on exigeait des Netflix, Spotify, Amazon et compagnie. Au lieu de forcer ces géants à verser 15 % de leurs revenus faits en sol canadien pour le contenu d’ici, c’est nous qui allons casquer : 600 millions de dollars de fonds publics injectés dans le milieu culturel.
Le ministre l’a dit lui-même, sans détour : c’est nous qui allons payer. Au moins, on lui reconnaîtra l’honnêteté de l’aveu.
L’argument officiel pour justifier ce recul tient en une phrase : les plateformes vont refiler la facture aux abonnés en augmentant leurs prix, donc on ne peut pas leur imposer ça. Carney l’a même habillé en geste de bienveillance — ce n’est pas le temps, paraît-il, de faire payer un autre 50 piastres aux Canadiens.
Sauf que cet argument-là, quand on le retourne, ne tient pas debout.
Le streaming, c’est pas du pain ni du gaz
On parle de Netflix. De Spotify. De Disney+. De divertissement. Personne ne meurt parce que son abonnement de séries coûte plus cher. Personne ne perd sa job parce qu’il ne peut plus écouter la dernière sortie d’algorithme à volonté. Ce n’est pas une épicerie, ce n’est pas un plein d’essence pour aller travailler, ce n’est pas un loyer. C’est du luxe. Du pur agrément.
Alors quand le gouvernement nous sert que la redevance « ferait mal au consommateur », il faut nommer la vraie nature de ce mal : un Canadien paierait son abonnement Netflix plus cher. C’est tout. Et si c’était trop cher? Il se désabonne. La vie continue. Personne ne se retrouve dans la rue parce qu’il a coupé Disney+.
Traiter le streaming américain comme un service essentiel qu’il faut absolument garder abordable, c’est une erreur de cadrage. Et c’est sur cette erreur-là que repose tout le recul d’Ottawa.
Le 600 millions, qui pense que c’est gratuit?
Voici l’ironie que personne ne souligne. En refusant de faire payer Netflix pour « protéger » le consommateur, Ottawa transfère la facture aux contribuables. 600 millions de fonds publics.
Cet argent-là, il sort d’où? De nos poches. De toutes nos poches.
Moi, je ne suis pas abonné à Netflix. Pourtant, je vais payer pour le contenu canadien à la place de ceux qui le sont. Le retraité qui n’a jamais ouvert un compte Spotify de sa vie va payer. La famille qui a déjà coupé tous ses abonnements pour économiser va payer. On socialise la facture d’un service privé, de luxe, consommé par une partie de la population — et on l’envoie à tout le monde.
C’est l’inverse exact du principe utilisateur-payeur. Tu veux consommer des plateformes américaines étrangères? Paie-les. Au complet. Avec la redevance qui finance la culture d’ici incluse dans le prix. Pourquoi ce principe-là, qu’on applique à peu près partout ailleurs, devient soudainement intouchable dès qu’il s’agit de ménager Netflix?
La menace de la hausse de prix, c’était l’arme
Voici où le gouvernement se trompe complètement de stratégie. Il a vu la hausse de prix comme un problème. C’était une arme.
Imaginons qu’on ait tenu la ligne. Mieux : qu’on ait poussé la redevance encore plus haut. Les géants refilent la facture, l’abonnement grimpe de 15 à 30 piastres par mois. Et là? Une partie des Canadiens regarde la facture et se dit : non, je ne paierai pas ça pour Netflix.
Et ces gens-là ne cessent pas de se divertir. Ils se revirent. Vers quoi? Vers le contenu d’ici. Vers Tou.tv, vers les plateformes canadiennes et québécoises, vers ce qu’on produit nous-mêmes. On rapatrie l’auditoire au lieu de l’abandonner aux algorithmes américains.
C’est exactement l’objectif qu’on devrait viser quand on taxe ces géants-là. La redevance n’a jamais été une simple ponction comptable. C’est un instrument culturel. On taxe Netflix parce qu’on ne veut pas perdre notre culture, parce qu’on veut que ceux qui s’enrichissent sur le dos de notre marché remboursent une part à la création locale. Et si la redevance devient assez salée pour que l’abonnement américain perde son attrait, tant mieux : ceux qui restent fidèles à Netflix paient la totale et financent notre culture, ceux qui décrochent migrent vers nos plateformes. Dans les deux cas, on gagne.
En reculant, Ottawa fait le contraire. Il garde Netflix abordable, il garde l’auditoire captif des géants, et il fait payer la culture par les contribuables. On a trouvé le moyen de tout perdre en même temps.
Et tant qu’à indisposer Washington
Soyons lucides sur ce qui s’est réellement passé. Miller a fini par l’admettre : la redevance figurait sur la liste d’irritants transmise par le représentant américain. La veille du recul, la délégation canadienne était à Washington. Le timing ne ment pas.
Or, c’est précisément là que le Canada se tire dans le pied. Cet irritant-là, c’était une carte de négociation. Trump déteste la redevance? Parfait. Ça veut dire qu’elle a de la valeur à la table. On la garde, on la brandit, on la monnaie contre quelque chose de concret dans l’ACEUM. Une concession, ça se négocie — ça ne se donne pas gratuitement avant même que les vraies discussions commencent.
Faire perdre de l’argent aux géants américains tout en finançant notre culture, ce n’est pas un problème à régler en vitesse pour faire plaisir à la Maison-Blanche. C’est un levier. Le Bloc l’a chiffré : avec ses reculs successifs, le gouvernement Carney est en train d’abandonner plus de 3 milliards de dollars. Trois milliards lâchés sans rien obtenir en échange.
On a déjà vu ce film l’été dernier, avec la taxe sur les services numériques abandonnée à la demande de Trump pour relancer des négociations qui n’ont finalement mené nulle part. Même scénario, mêmes perdants. Et chaque fois, la leçon est la même : on plie d’avance, et on n’a rien.
Le vrai problème
Le milieu culturel encaisse le 600 millions comme un soulagement, et on le comprend — l’argent est réel, le besoin l’est aussi. Mais même l’ADISQ et l’Association québécoise de la production médiatique le disent : ce qu’on veut, c’est un cadre équitable où les plateformes étrangères assument leur juste part. Pas une subvention publique qui dédouane les géants de toute responsabilité.
Parce que c’est ça, le fond de l’affaire. En payant à la place de Netflix, Ottawa envoie un message limpide aux géants : continuez de vous enrichir sur notre marché, ne contribuez à rien, on s’occupe de la facture. C’est l’inverse de ce qu’on devrait faire.
On avait une décision courageuse devant nous. On avait un principe simple : tu profites de notre marché, tu contribues à notre culture, et si tu refiles ça au consommateur, tant mieux — il choisira peut-être de revenir chez nous. On avait même un irritant qui valait quelque chose à Washington.
On a tout sacrifié pour ménager des multinationales américaines et calmer Donald Trump. Ce n’est pas de l’abordabilité. C’est de la capitulation, payée par le contribuable.
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