À 2 h cette nuit, les horloges du Québec ont reculé d’une heure. Selon le premier ministre Paul St-Pierre Plamondon, c’est fort probablement la dernière fois. Il l’a annoncé mercredi : son gouvernement veut abolir le changement d’heure, une pratique que les études jugent, selon lui, « contre-productive pour la santé ». La ministre de la Justice, Marie-Claude Sarrazin, doit déposer un projet de loi, et une courte commission parlementaire entendra des spécialistes dans les prochains mois.
Sur le principe, bravo. Ça fait des années qu’on en parle, et presque tout le monde est d’accord pour arrêter de jouer avec les aiguilles deux fois par année. Le vrai débat commence maintenant, parce qu’il faut choisir quelle heure on garde. Et là-dessus, on sent déjà le vent venir : les experts du sommeil recommandent l’heure normale, celle d’hiver. Le monde, lui, veut garder l’heure avancée. Moi aussi.
Ce que la science dit, honnêtement
Commençons par donner au camp adverse ce qui lui revient, parce que ses arguments sont sérieux. L’American Academy of Sleep Medicine, la Société canadienne du sommeil et la Society for Research on Biological Rhythms recommandent toutes l’heure normale à l’année. Au début d’octobre, quatre chercheurs de la Colombie-Britannique ont publié une analyse dans le Journal de l’Association médicale canadienne. Leur conclusion : la prépondérance des données sur la santé favorise l’heure normale permanente (traduction libre). Au Québec, la chercheuse Nadia Gosselin, du Centre d’études avancées en médecine du sommeil, dit la même chose.
Leur raisonnement tient debout. La lumière du matin règle notre horloge biologique. Elle aide à s’endormir le soir, à se réveiller le matin, et elle joue sur l’humeur. Avec l’heure avancée à l’année, le soleil se lèverait une heure plus tard en hiver, et plus de gens partiraient travailler ou iraient à l’école dans le noir.
Mais il faut savoir de quoi on parle concrètement. L’heure normale, c’est celle qu’on vit chaque hiver depuis toujours. À Montréal, le 21 décembre, le soleil se lève vers 7 h 31 et se couche vers 16 h 13. Garder l’heure normale à l’année ne changerait rien à nos hivers. Ça changerait nos étés : en juin, le soleil se lèverait vers 4 h 05 et se coucherait vers 19 h 46, au lieu de 20 h 46. Avec l’heure avancée à l’année, c’est l’hiver qui bouge : en décembre, le soleil se lèverait vers 8 h 31 et se coucherait vers 17 h 13.
Autrement dit, la science nous propose de garder nos hivers noirs à 16 h, et de nous enlever en plus une heure de soleil les soirs d’été. Je comprends la logique biologique. Mais dites-moi pas que c’est ça que le monde a en tête quand il rêve de la fin du changement d’heure.
Mais c’est quelle science, au juste ?
J’adore la science. Je pense qu’on doit l’écouter. Le problème, c’est qu’on parle de « la science » comme si elle parlait d’une seule voix, alors qu’ici, elle ne mesure qu’une partie de la vie des gens.
Les médecins du sommeil mesurent le sommeil et l’horloge biologique, et ils le font bien. D’autres chercheurs mesurent autre chose. Une étude publiée en 2015 dans la Review of Economics and Statistics a trouvé qu’aux États-Unis, les vols qualifiés baissent d’environ 7 % quand l’heure avancée commence, et de 27 % dans l’heure du soir qui gagne de la clarté. Une autre, menée en 2014 auprès de plus de 23 000 enfants de neuf pays, montre que les jeunes bougent davantage quand le soleil se couche tard. L’effet calculé est modeste, environ deux minutes d’activité intense de plus par jour, mais il existe. Même l’analyse canadienne qui recommande l’heure normale reconnaît que la lumière du soir favorise les loisirs, le sport, la vie sociale et une partie de l’activité économique.
Alors oui, plus de lumière le matin, c’est mieux pour l’horloge biologique. Mais quand tu sors du bureau à 17 h en décembre, le soleil est couché depuis presque une heure à l’heure normale. Ton souper, ta marche, la game de hockey du petit dehors, tout ça se passe dans le noir. Ça aussi, c’est la vie réelle. C’est juste que ce n’est pas ce que mesure une étude sur le sommeil.
La science peut nous dire ce que chaque choix va coûter et ce qu’il va rapporter. Elle ne peut pas décider à notre place si une heure de soleil le matin vaut plus qu’une heure de soleil le soir. Ça, c’est un choix de mode de vie, donc un choix politique, et il revient aux citoyens. Le Québec s’est battu, avec la Révolution tranquille, pour que plus aucune autorité ne dicte les lois au nom d’une vérité qu’on n’a pas le droit de discuter. On ne va pas recommencer avec des comités d’experts, aussi compétents soient-ils.
L’argument le plus fort contre moi
Je ne vais pas faire semblant qu’il n’existe pas. Quand on essaie l’heure avancée à l’année, ça tourne souvent mal. Les États-Unis l’ont fait en janvier 1974. Au départ, environ 79 % des Américains étaient pour. Dès février, l’appui était tombé autour de 42 %, notamment à cause des enfants qui marchaient vers l’école dans le noir, et le Congrès a reculé la même année. La Russie a essayé de 2011 à 2014 avant de revenir en arrière. Le Mexique, lui, a aboli le changement d’heure en 2022 en gardant l’heure normale, sauf près de la frontière américaine.
Il faut aussi regarder la carte du Québec. Avec l’heure avancée à l’année, le soleil se lèverait vers 8 h 40 à Gatineau à la fin de décembre, et vers 9 h 04 à Rouyn-Noranda. Dans l’Est, c’est l’inverse qui fait mal : à Matane, à l’heure normale, le soleil se couche vers 15 h 35 au solstice. L’heure avancée le repousserait à 16 h 35. Le choix ne pèse pas pareil partout, et un gouvernement sérieux doit en tenir compte.
Ma réponse est simple : ces inconvénients-là existent, mais ils se gèrent. Les heures d’entrée à l’école, l’éclairage des rues et la sécurité des traverses, ça relève de décisions qu’on peut prendre. L’analyse canadienne elle-même propose des mesures pour atténuer les effets de l’un ou l’autre choix. Ce qu’on ne peut pas rendre au monde, c’est la lumière du soir qu’on lui enlève.
Le 72 %, à prendre pour ce qu’il est
On entend partout que 72 % des Québécois veulent l’heure avancée. Il faut être précis. Ce chiffre vient de la consultation en ligne lancée par le gouvernement de la CAQ à l’automne 2024, à laquelle environ 214 000 personnes ont répondu. Parmi elles, 91 % voulaient abolir le changement d’heure, et c’est parmi ces 91 % que 72 % préféraient l’heure d’été. Ce n’est pas un sondage scientifique : les gens ont choisi de répondre.
Le Parti québécois le savait très bien. Le lendemain du lancement, à son point de presse du 23 octobre 2024, on l’entendait rappeler que son député Pascal Bérubé réclamait depuis des années la fin du changement d’heure, et dénoncer une consultation inutile, où « on peut voter 5 fois ». Pascal Bérubé est aujourd’hui ministre de la Culture, du Patrimoine, des Communications et de la Langue française, et ministre responsable du Bas-Saint-Laurent.
Si le gouvernement doute de cette consultation, et le PQ avait de bonnes raisons d’en douter, qu’il fasse un vrai sondage représentatif avant de trancher. Simon Jolin-Barrette, alors ministre de la Justice, avait d’ailleurs expliqué en la lançant que la consultation était adaptée selon le lieu de résidence. Les résultats par région devraient donc exister. Qu’on les publie. Ce qui ne serait pas acceptable, c’est de balayer l’opinion du monde une deuxième fois en disant que les experts ont parlé.
Parce que l’instinct de la population ne sort pas de nulle part. Partout au Canada où des gouvernements ont tranché récemment, ils ont choisi comme le monde. La Colombie-Britannique est passée à l’heure avancée permanente en mars dernier. Le Manitoba a fait le même choix en septembre. L’Alberta et les Territoires du Nord-Ouest se sont alignés sur l’heure que la Saskatchewan garde depuis 1966, ce qui revient à une heure d’été permanente. Le Yukon l’a fait dès 2020. En juillet, la Chambre des représentants des États-Unis a voté pour l’heure avancée à l’année, même si le Sénat n’a pas encore suivi.
Le Québec ne vit pas sur une île
Il y a aussi nos voisins. L’Ontario a adopté en 2020 une loi pour garder l’heure avancée en permanence. Elle entrera en vigueur si le Québec et l’État de New York font la même chose. Si le Québec choisit l’heure normale pendant que l’Ontario reste à l’heure avancée, Gatineau et Ottawa vivront chaque été avec une heure de décalage, pour tous ceux qui traversent la rivière pour aller travailler.
Même l’opposition le voit. Pendant la campagne, le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, s’est dit prêt à abolir le changement d’heure en lançant : « Je pense que c’est ce que les gens veulent. » Il insistait aussi pour qu’on s’harmonise avec l’Ontario et le Nouveau-Brunswick. Avec un gouvernement minoritaire, ce dossier-là a tout pour passer sans chicane, à condition qu’on ne le confie pas seulement aux spécialistes du sommeil.
Écouter la science, puis décider avec le monde
Monsieur le premier ministre, vous avez raison de vouloir prendre le temps de bien faire les choses. Faites venir les médecins du sommeil en commission parlementaire, ils ont des choses importantes à dire. Mais faites venir aussi les économistes, les centres de services scolaires, les régions de l’Est et de l’Ouest, les gens de Gatineau qui travaillent à Ottawa. Et surtout, donnez le dernier mot à ceux qui vont vivre avec cette heure-là tous les jours.
La science éclaire la décision, et on en a besoin. Mais la lumière qu’on veut avoir le soir, en sortant de la job, en jouant dehors avec les enfants, en prenant une marche après souper, c’est à nous autres de la choisir. Instinctivement, naturellement, le monde a déjà répondu.
Sources
Global News — Quebec government says it plans to end seasonal time change
La Presse Canadienne (Courrier Frontenac) — Le gouvernement du Québec compte mettre fin au changement d’heure
Narcity — Le Québec arrêtera de changer l’heure après ce week-end
MétéoMédia — Fini le changement d’heure au Québec, mais quelle heure choisir ?
Noovo — Heure d’hiver ou d’été à l’année : qu’est-ce qui serait préférable pour la santé ?
News-Medical — Analyse du Journal de l’Association médicale canadienne (Lam et coll., 2026)
American Academy of Sleep Medicine — Permanent standard time is the optimal choice for health and safety
Roenneberg et coll., 2019 — Why Should We Abolish Daylight Saving Time? (Journal of Biological Rhythms)
Université de Virginie — Doleac et Sanders, criminalité et heure avancée (2015)
Université de Bristol — Goodman et coll., lumière du soir et activité physique des enfants (2014)
Audacy — L’essai américain de l’heure avancée permanente en 1974
timeanddate — Le Mexique abolit l’heure d’été (2022)
Narcity — Les provinces et villes du Canada qui ont aboli le changement d’heure
Noovo — Les États-Unis et la position du Canada
Publication de Paul St-Pierre Plamondon sur X, 28 octobre 2026
Heures de lever et de coucher du soleil : calculs d’APDQ à partir des données astronomiques, arrondis à la minute.
❤️ Merci d’être ici
Vous avez peut-être gagné une heure de sommeil cette nuit, et vous en avez pris une partie pour lire jusqu’ici. Merci. Le débat sur l’heure qu’on va garder ne fait que commencer, et votre opinion compte autant que celle des experts. Parlez-en autour de vous, au souper, pendant qu’il fait encore clair, et revenez me dire ce que vous en pensez. APDQ va suivre la commission parlementaire de près.
Dominick
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