Le Sommet Canada–Union européenne s’ouvre aujourd’hui à Montréal sans le premier ministre du Québec. Depuis mardi, les analyses se ressemblent : chicane inutile, bouderie, occasion ratée. Il aurait dû aller s’asseoir à la table d’honneur, serrer des mains, se faire des contacts. Pourquoi faire tout un plat d’un petit discours protocolaire ?
Parce que ce n’était pas un petit discours. C’était un coup. Et c’est en le regardant comme un coup, sur un échiquier, qu’on comprend pourquoi Paul St-Pierre Plamondon n’a pas bougé.
Une demande simple, aucune bonne réponse
Les faits, d’abord, que nous avons racontés mardi dans « Carney ferme le micro au Québec : le premier test est raté ». Ottawa organise le sommet sur le territoire du Québec. Paul St-Pierre Plamondon demande à prendre la parole devant les délégations. Mark Carney refuse. Il lui offre plutôt, comme il l’a répété mercredi aux Communes, d’accueillir la présidente de la Commission européenne à son arrivée à Montréal et de souper à sa table, avec Ursula von der Leyen et António Costa, le président du Conseil européen.
Regardons maintenant la position de Mark Carney. S’il dit oui, il donne le micro à un premier ministre souverainiste, devant l’Europe, au Québec. Il ne peut pas lui dicter son texte : on ne fait pas relire ses notes au premier ministre du Québec chez lui. Yves-François Blanchet l’a d’ailleurs rappelé : Ottawa n’a aucune prise sur ce que Paul St-Pierre Plamondon dirait au micro. Peut-être que Paul St-Pierre Plamondon se serait contenté de souhaiter la bienvenue. Peut-être pas. Carney ne pouvait pas prendre ce risque. Au lendemain de l’élection du 5 octobre, il disait déjà que le Québec devait se concentrer sur l’économie plutôt que sur un référendum. Le ton qu’il veut donner à ce sommet, c’est celui d’un Canada uni qui attire les investissements. Pas celui d’un pays dont une partie veut partir.
Il y tient jusque dans les détails. Mercredi aux Communes, quand Yves-François Blanchet lui a demandé de laisser parler le premier ministre du Québec devant les invités européens, à Montréal, en français, Mark Carney a commencé sa réponse par « à Montréal, au Québec, au Canada », avant de répéter les deux derniers mots. Sur cet échiquier-là, chaque case compte.
S’il dit non, les Québécois voient Ottawa fermer le micro de leur premier ministre, chez eux, pendant une rencontre où se discutent des intérêts du Québec.
Aux échecs, ça porte un nom : une fourchette. Une seule pièce menace deux cibles, et l’adversaire ne peut en sauver qu’une. Mark Carney a choisi de protéger son sommet. Il l’a payé ici, au Québec. C’est un choix compréhensible de son point de vue. Mais c’est un choix qu’on lui a imposé.
Ce que disent les sceptiques
Les arguments contre le premier ministre méritent qu’on les prenne au sérieux.
Le chroniqueur Dimitri Soudas parle d’« une grande opportunité manquée » : le souper et les rencontres, c’est là que se bâtit un réseau. Le chef libéral Charles Milliard aurait voulu que le premier ministre puisse parler, mais il l’a prié d’y aller quand même : « Être absent, c’est être perdant. » Éric Duhaime, chef conservateur, est dur envers Mark Carney, qu’il qualifie de « fédéraliste toxique », mais il pense lui aussi qu’on ne gagne rien à laisser une chaise vide. Ottawa, de son côté, plaide que c’est un sommet entre le Canada et l’Union européenne. La ministre fédérale Mélanie Joly résume : « la géopolitique est de compétence fédérale ». Ajoutons que le Québec affichait en 2025 un déficit commercial de 16,5 milliards de dollars avec l’Union européenne. Il aurait intérêt à être dans la salle.
Tout ça se tient. Mais il y a un problème dans le raisonnement.
Si ce discours n’était qu’une formalité sans importance, pourquoi Ottawa l’a-t-il refusé ? On ne bloque pas ce qui ne compte pas. Le refus lui-même révèle la valeur de ce qui était demandé.
Et le Québec ne laisse pas vraiment une chaise vide. Il envoie Pascal Paradis, son nouveau diplomate et négociateur en chef, ancien député de Jean-Talon, qui a dirigé Avocats sans frontières Canada pendant vingt ans. Les contacts, il saura les faire. Surtout, Paul St-Pierre Plamondon a trouvé une autre façon de parler aux Européens : il leur a écrit directement. Dans sa lettre, il les met en garde contre « le risque de conclure une entente sans l’accord du Québec ». Il leur rappelle que ce sont les provinces qui doivent légiférer pour appliquer bien des ententes internationales. On lui a refusé deux minutes au micro. Son message s’est rendu quand même, et il est plus précis qu’un mot de bienvenue.
Tout le monde était d’accord sur le principe
Il faut aussi noter ceci : la demande n’avait rien de marginal. Québec solidaire, par la voix de Ruba Ghazal, a jugé que laisser parler le premier ministre était « la moindre des choses », et a appelé à un front commun à Québec. Charles Milliard l’aurait voulu lui aussi. À Ottawa, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a résumé la situation dès mardi : Mark Carney « vient essentiellement de créer l’unanimité contre lui ». Il a ajouté qu’on lui avait refusé, à lui aussi, d’assister aux travaux du sommet. Et c’est le gouvernement caquiste de Christine Fréchette qui avait demandé, en septembre, de tenir une réception québécoise en marge du sommet. Ottawa avait déjà refusé.
Sur le fond, donc, presque tout le monde à Québec s’entend : le Québec méritait sa place. La seule différence, c’est que Paul St-Pierre Plamondon est le seul à aller jusqu’au bout. Les gouvernements précédents auraient protesté pour la forme, puis accepté le souper. Lui ne fait pas semblant.
Pas de l’indignation : de la tenue
On pourrait confondre ça avec l’art de l’indignation, que tout politicien doit maîtriser. Mais l’indignation réagit à un scandale. Ici, il n’y a pas de scandale. Il y a un réflexe : se tenir debout. Une rencontre internationale se tient chez nous, et le Québec n’a pas voix au chapitre ? Non. Le raisonnement s’arrête là. Il est simple, et c’est pour ça qu’il porte.
On a déjà vu ce réflexe. En 2022, fraîchement élu, Paul St-Pierre Plamondon refuse de prêter serment au roi Charles III. Il est bloqué à la porte du Salon bleu, avec ses collègues Joël Arseneau et Pascal Bérubé. On lui dit que c’est une niaiserie, une perte de temps, qu’il n’a qu’à jurer et passer à autre chose. En décembre 2022, l’Assemblée nationale adopte à l’unanimité une loi qui rend ce serment facultatif. Le 31 janvier 2023, les trois péquistes prennent leur siège. Arseneau et Bérubé avaient déjà prêté ce serment dans des législatures précédentes. Paul St-Pierre Plamondon, lui, ne l’a jamais fait.
Ce geste-là a marqué bien des Québécois. Il est aujourd’hui premier ministre, et le 15 octobre dernier, ses 59 députés ont prêté serment au seul peuple du Québec. Ce jour-là, il a rappelé qu’à l’époque, le consensus officiel voulait que « changer cet état des lieux était impossible ». Et il continue dans la même veine : à sa demande, la lieutenante-gouverneure n’était pas dans la salle lors de l’assermentation de son conseil des ministres. Des symboles, dira-t-on. Justement.
Du « peut-on » au « pourquoi »
C’est là que se trouve le véritable enjeu. Pendant des décennies, le camp souverainiste a surtout cherché à prouver, chiffres à l’appui, que le Québec avait les moyens d’être un pays. Ce débat-là a été fait. La question qui reste est plus difficile : pourquoi le ferait-on ? Après tout, on n’est pas si mal dans le Canada.
À cette question, aucune étude ne répond aussi bien qu’un refus d’Ottawa. Chaque fois que le Québec demande sa place et qu’on lui offre un siège au souper, la démonstration se fait toute seule, sans un seul tableau de chiffres. Elle ne s’adresse pas à la tête. Elle touche la fierté. Et pour gagner un référendum, il faudra les deux.
Ce sommet n’est qu’une première case. Viendront les budgets, les transferts, les champs de compétence. Sur ce terrain-là, Ottawa a rarement su se retenir. Chaque nouvelle intrusion deviendra un autre coup sur le même échiquier.
Le risque existe, et il faut le dire
Rien de tout ça n’est sans danger. Mark Carney a déjà joué sa parade : Paul St-Pierre Plamondon a laissé une chaise vide, « encore », a-t-il lancé, en rappelant que le premier ministre avait aussi manqué lundi la rencontre des premiers ministres avec les Premières Nations à Ottawa. Le message d’Ottawa est clair : ce gouvernement boude. Ce récit peut prendre.
Le gouvernement est minoritaire, avec 59 sièges sur 127. Si la chaise vide devient un réflexe plutôt qu’une ligne tracée au bon moment, l’argument se retournera contre lui. Les Québécois veulent de la fierté, mais aussi des résultats. Le premier ministre devra montrer, dossier par dossier, que tenir son bout rapporte plus que d’obtempérer.
Pour l’instant, il garde la porte ouverte. Il demande encore à Mark Carney de revenir sur sa décision, et laisse entendre qu’il serait là si on lui donnait la parole. Le choix reste à Ottawa, jusqu’à la dernière minute.
Échec
Mark Carney voulait un sommet où il serait question d’investissements, de commerce et d’un Canada solide face aux États-Unis. Pour éviter qu’on parle de la place du Québec devant l’Europe, il a fermé le micro. Résultat : au Québec, depuis mardi, on parle beaucoup plus de la place du Québec que du contenu du sommet.
Ce n’est pas encore échec et mat. Mais le roi est en échec, et ce n’est pas celui de Québec.
Sources
Radio-Canada — PSPP envoie le diplomate en chef du Québec, Pascal Paradis, au sommet Canada-UE
Radio-Canada — Sommet Canada-UE : PSPP demande à Carney de « revenir sur sa décision »
Radio-Canada — Sommet Canada-Union européenne : PSPP refuse de servir des « crevettes cocktail »
Le Quotidien — PSPP ne participera pas au sommet Canada-Union européenne
Le Canada Français — Sommet avec l’UE : PSPP ne veut pas servir des « crevettes cocktail »
Narcity — Sommet Canada-UE : Mark Carney et PSPP se chicanent
CBC News — Carney asks Quebec premier to reconsider
Narcity — Quebec premier to be absent at First Nations meeting
98.5 — Sommet Canada-UE : « C’est une grande opportunité manquée » pour PSPP
Noovo — « Fédéraliste toxique » : Duhaime critique Carney
Les Affaires — Sommet Canada-UE : Québec accuse Ottawa de le museler
Noovo — Pascal Paradis nommé négociateur en chef du Québec
AP — Carney says Quebec should focus on economy, not a possible independence referendum
Noovo — Terminé, le serment au roi à l’Assemblée nationale
Noovo — Le trio péquiste fait son entrée au Salon bleu sans avoir prêté serment au roi
Noovo — Serment des élus de l’Assemblée nationale : mode d’emploi
MTL Blog — Quebec lieutenant-governor sitting out ceremony swearing in ministers
APDQ (vidéo) — Période de questions, Chambre des communes du Canada, 28 octobre 2026
APDQ (vidéo) — Point de presse d’Yves-François Blanchet, 27 octobre 2026
APDQ (vidéo) — Assermentation des députés du Parti québécois, 15 octobre 2026
❤️ Merci d’être ici
Merci d’avoir pris le temps de regarder l’échiquier au complet, plutôt que de vous arrêter à la pièce qui fait du bruit. C’est rare, et c’est précieux. La partie ne fait que commencer entre Québec et Ottawa, et APDQ va la suivre coup par coup, avec vous.
Dominick
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