Le réflexe d'interdire
Chaque drame devient un prétexte pour rétrécir nos libertés.
Jeudi, à l’Assemblée nationale, une députée a osé poser une question toute simple : « Va-t-on interdire les pamplemousses ? » Maïté Blanchette Vézina, du Parti conservateur, faisait remarquer que ce fruit interagit avec des médicaments — ceux que prend sa propre mère, justement — et que personne ne songe pourtant à le bannir des tablettes. En quelques heures, on l’a traitée de tout : dogmatique, démagogue, « sans cœur », « ignoble ». La ministre de la Santé elle-même a sorti l’artillerie lourde.
Moi, j’ai compris exactement ce qu’elle voulait dire. Et je vais l’étayer, parce qu’au-delà de la boutade, elle a mis le doigt sur quelque chose de profond — et de dangereux pour notre démocratie.
On l’a ridiculisée, mais elle a raison
Le réflexe est toujours le même. Aussitôt qu’un drame frappe, aussitôt qu’un fait divers tragique fait les manchettes, la classe politique se précipite pour légiférer, baliser, interdire. C’est devenu la réponse automatique à tout. « Rapidement au Québec, la solution, c’est souvent d’interdire », disait Blanchette Vézina. Elle a raison, et ça devrait nous inquiéter, pas nous faire rire.
Pourquoi ce réflexe ? Parce que c’est facile. Interdire, ça donne l’air d’agir. Ça fait une belle annonce, une bonne ligne dans les sondages, l’impression qu’on « fait quelque chose ». C’est pas mal moins exigeant que d’informer le monde et de leur faire confiance. Informer, ça demande du temps, des budgets, de la patience. Interdire, ça se vote en une session avant les vacances d’été — comme par hasard.
Une société libre, c’est une société qui informe
Voici ce que nos élus semblent avoir oublié : la liberté, ça inclut le droit de faire de mauvais choix.
Fumer, c’est pas bon. Boire de l’alcool, c’est pas bon. La malbouffe, c’est pas bon. On le sait. On nous l’a dit, répété, affiché sur les paquets. Et après ? Après, ça reste notre choix d’adultes. C’est ça, vivre dans une société libre : on donne l’information, et on respecte assez les gens pour les laisser décider eux-mêmes.
Le paternalisme d’État, c’est le contraire. C’est partir du principe que la population est trop imbécile pour faire ses propres choix, et que les politiciens, eux, savent ce qui est bon pour nous. Au nom de la science. Au nom de la sécurité. Au nom de notre bien — qu’on le veuille ou non.
Une société qui interdit à ses citoyens de faire de mauvais choix, ce n’est pas une société qui les protège. C’est une société qui les infantilise.
Le vrai scandale dans l’affaire Zachary
On va se le dire franchement, parce que c’est délicat : la mort de Zachary Miron, 15 ans, c’est une tragédie. L’interaction entre une canette de boisson énergisante et son médicament a coûté la vie à un enfant. Aucun parent ne devrait vivre ça.
Mais posons la vraie question, celle que personne à l’Assemblée ne veut poser. Est-ce que ce garçon serait mort si sa famille avait su que la caféine interagissait dangereusement avec son médicament ? La réponse, c’est non. Si on les avait simplement informés, jamais cet enfant n’aurait touché à cette boisson.
Le drame, ce n’est pas qu’une canette existe sur une tablette. Le drame, c’est qu’on n’a pas informé une famille d’un risque connu. C’est ça, le trou dans le système. C’est ça qu’il faut corriger.
Et qu’est-ce qu’on fait à la place ? On met le manque d’information de côté — pas important, ça — et on se sert de la mort d’un enfant pour interdire un produit à toute la population. On règle peut-être rien au vrai problème, mais on aura « agi ». La caféine, elle, va continuer de couler à flots dans le café, le thé, les boissons gazeuses, les pilules. La pointe de l’iceberg, comme elle disait.
On a déjà vu le film
Ce n’est pas la première fois qu’on transforme un drame en machine à légiférer.
Pendant la pandémie, on a brandi « la science » comme une vérité absolue pour justifier des mesures qui brimaient nos libertés — des consignes qu’on a ensuite nuancées, contredites, puis abandonnées. La science d’hier n’était pas celle d’aujourd’hui, qui ne sera pas celle de demain. C’est normal : c’est ça, la science. Mais on s’en est servi comme d’un dogme pour faire taire toute question.
Pensez aussi à la fillette de Granby. Un drame épouvantable, oui. Mais ce drame a servi de déclencheur à une réforme — la loi 15 — qui a mis « une sourdine » à la primauté parentale inscrite dans la loi. Désormais, c’est l’intérêt de l’enfant tel que défini par l’État qui prime. Un fait divers, aussi tragique soit-il, et voilà une loi qui touche toutes les familles du Québec et qui redéfinit le pouvoir du parent sur son propre enfant. Sans ce drame, jamais on n’aurait pu faire passer ça aussi vite.
C’est toujours le même mécanisme : une catastrophe, une émotion, et hop — une loi qui restreint les droits de tout le monde, au nom de la sécurité.
« La science » est devenue une religion
La science, c’est précieux. Mais c’est une donnée à considérer, pas un commandement. Il n’y a rien d’immuable dans la science, aucune certitude éternelle — elle se corrige, elle évolue, elle se trompe et se reprend. C’est sa force, pas une faiblesse.
Le problème, c’est quand on s’en sert pour clouer le bec au monde. « La science est claire », « les experts sont unanimes » : c’est l’argument d’autorité dans sa version moderne. Avant, c’était la religion qui dictait le bien et le mal. Aujourd’hui, on brandit « la science » — souvent une version figée, choisie d’avance — pour imposer des politiques qui pèsent sur nos vies. La science devrait nous informer. Elle ne devrait pas gouverner à notre place.
Informer plutôt qu’interdire
Je ne suis pas pro-boissons énergisantes. Soyons clairs. Je suis contre le réflexe d’interdire.
Mettez l’argent dans l’information. Des campagnes, des avertissements clairs sur les canettes, de la prévention dans les écoles, des médecins qui parlent des interactions avec les jeunes et leurs parents. Traitez les Québécois comme des adultes intelligents, capables de comprendre un risque et de décider. C’est ça, faire confiance à l’intelligence de la population. Pas la prendre pour un troupeau qu’il faut protéger d’elle-même.
Le mandat premier de la politique, ce n’est pas de rétrécir nos droits et nos libertés à chaque fait divers. C’est de les protéger. Et un droit, ça veut aussi dire le droit de faire des erreurs. Le jour où on nous interdit nos mauvais choix, on n’est plus vraiment libres.
Maïté Blanchette Vézina avait raison de poser la question du pamplemousse. Et le fait que tous les autres partis se soient unis pour la ridiculiser plutôt que d’y répondre, ça en dit long sur l’état de notre classe politique. Le populisme, aujourd’hui, il est bipartisan, tripartisan, quadripartisan. Tout le monde joue la même carte de l’émotion contre la liberté.
On mérite mieux qu’une politique qui nous prend pour des enfants.

