Venezuela : le spectacle de la puissance… et l’illusion de la libération
Venezuela : capturer un homme ne libère pas un peuple.
Il y a des moments où la politique internationale arrête d’avoir l’air d’un jeu de négociations, et bascule dans le rapport de force pur. L’opération américaine au Venezuela, au début de janvier 2026, en fait partie : frappes, capture de Nicolás Maduro, transfert aux États-Unis, déclarations triomphales, condamnations internationales, et une impression qui colle au cerveau — celle d’une “toute-puissance” qui n’a plus de limites.
C’est spectaculaire. C’est aussi profondément inquiétant.
Parce que derrière l’image, il y a une vérité froide : capturer un homme n’est pas libérer un peuple.
Un régime ne tombe pas parce qu’un dirigeant disparaît
On peut être lucide : le régime Maduro n’a pas bonne presse, et il est difficile d’imaginer des foules en deuil sincère. Dans un pays épuisé, il est naturel que certains se disent “enfin”. Quand on vit sous pression, la moindre brèche ressemble à une sortie de secours.
Mais cet espoir est fragile.
Car la population, elle, se réveille dans le même pays, avec les mêmes structures, les mêmes contraintes, les mêmes élites, la même machine d’État. Ce qui a été retiré, c’est une figure — pas un système. Et si, à Caracas, on parle d’intérim, de continuité, de “président toujours légitime”, cela dit quelque chose de fondamental : sur place, l’opération n’est pas vécue comme une transition, mais comme un enlèvement politique.
Alors oui, il peut y avoir un moment d’euphorie. Mais si le quotidien ne change pas, si la pauvreté, l’instabilité et la peur restent, l’euphorie se transforme vite en amertume. Et la conclusion tombe comme un couperet : on n’est pas venus sauver un peuple — on est venus imposer une volonté.
Le pétrole n’est pas une richesse : c’est un levier
La question centrale n’est pas “combien de barils de plus” le Venezuela pourrait produire demain. Relancer une industrie pétrolière lourdement affaiblie prend des années : infrastructures, investissements massifs, sécurité, stabilité juridique, confiance des marchés. C’est long. C’est coûteux. C’est incertain.
Le gain immédiat, lui, est ailleurs.
Le pétrole, ici, est d’abord un instrument géopolitique : qui vend, à qui, à quel prix, par quels circuits, avec quelles assurances, quelles banques, quels transporteurs, quels ports. Autrement dit, ce ne sont pas seulement des puits : ce sont des routes, des contrats, des permissions, des interdictions. C’est la capacité de fermer une porte… ou d’obliger quelqu’un à passer par soi.
Dans cette logique, le Venezuela n’est pas seulement un pays. C’est un point stratégique. Et la peur américaine, ce n’est pas la pauvreté des Vénézuéliens : c’est que d’autres puissances — Chine, Russie, Iran, autres — consolident leur accès et leur influence dans une zone que Washington considère historiquement comme son arrière-cour.
Le pétrole devient alors moins une marchandise qu’un symbole : contrôler l’hémisphère, contrôler les flux, contrôler qui a le droit d’approcher.
L’étranglement “propre” : faire la guerre sans soldats
C’est ici que la discussion devient dérangeante. Parce qu’il existe une façon de faire “plier” un pays sans débarquer un seul soldat : l’étranglement.
Contrôler par la gorge, ce n’est pas seulement bombarder. C’est rendre la vie économique impossible :
sanctions financières, interdictions de commerce, restrictions bancaires
pression sur les assureurs maritimes, les armateurs, les routes de transport
menaces contre les acheteurs et les intermédiaires
surveillance, interceptions ciblées, intimidation, verrouillage progressif
Sur le papier, c’est “propre” : pas de corps américains à rapatrier, pas d’images de cercueils, pas de guerre déclarée. Politiquement, c’est vendable : “aucun de nos soldats ne meurt”.
Mais dans la réalité, cela signifie souvent une chose : ce sont les civils qui encaissent.
Les dirigeants se protègent. Les réseaux se réorganisent. Les contournements apparaissent. Et pendant ce temps, la population reste coincée entre un régime dur et une pression extérieure qui asphyxie. La souffrance devient une méthode. La misère, un outil.
Alors on peut jouer sur les mots — “ce n’est pas une guerre” — mais il faut avoir le courage de regarder l’effet : un pays mis à genoux sans qu’un seul tir ne soit nécessaire.
Le mythe de la soumission rapide
La grande illusion du “coup d’éclat”, c’est de croire que la réalité va s’aligner sur l’image. On peut provoquer un choc, semer la panique, marquer les esprits. Mais soumettre durablement un pays, c’est autre chose.
Un pays, ce n’est pas un individu qu’on intimide. C’est :
une armée, des loyautés, des intérêts
une société divisée, mais capable de se regrouper face à une menace extérieure
des acteurs régionaux et internationaux qui se mêlent du jeu
une succession de réactions imprévisibles
Plus on pousse, plus on risque de fabriquer un récit puissant : la résistance à l’envahisseur. Même quand le régime n’est pas aimé. Même quand l’opposition existe. Le réflexe national peut dépasser la haine du gouvernement.
Et c’est là que se trouve le danger : vouloir contrôler sans occuper, obtenir une capitulation sans assumer l’occupation, “gagner” sans payer le prix politique d’une guerre réelle. C’est une stratégie fragile. Et les stratégies fragiles dérapent.
Le précédent qui contamine tout
Ce qui rend l’affaire si lourde, ce n’est pas seulement le Venezuela.
C’est ce que ça normalise.
Si la règle devient “le plus fort fait, puis justifie”, alors les institutions deviennent décoratives. Le droit international devient une opinion. Et la planète comprend un message simple : les limites n’existent que pour ceux qui ne peuvent pas les franchir.
Dans un monde comme celui-là, la confiance se désagrège partout. Le cynisme s’installe : “les règles sont pour les petits”. Et cette mentalité finit par contaminer nos propres sociétés, nos propres débats, nos propres institutions.
On pense souvent que c’est “loin”. Mais le monde ne reste jamais loin longtemps.
Et nous, au Québec, on fait quoi avec ça?
Ce genre de choc finit toujours par revenir ici :
par l’instabilité économique, les marchés, les prix, les chaînes d’approvisionnement
par la pression sur le Canada, coincé entre alliances, principes et intérêts
par la montée du cynisme politique, parce que la loi devient “négociable”
par un durcissement général des sociétés, quand la planète se durcit
On peut parler d’autonomie, de résilience, d’énergie, de souveraineté, de capacité d’encaisser des crises. Mais il faut reconnaître une réalité : les décisions des empires finissent toujours par toucher la vie des autres.
La question qui reste
Je n’ai pas la science infuse. Je ne prétends pas lire dans l’avenir. Mais je refuse d’être hypnotisé par le spectacle.
Le spectacle dit : “regardez comme c’est fort”.
La réalité demande : qui va payer la facture?
La population vénézuélienne? Les voisins? Le système international? Et, indirectement, nous tous?
Parce que si on accepte que la puissance remplace la règle, on ne devrait pas être surpris le jour où d’autres puissances font la même chose ailleurs.
La vraie question n’est pas seulement “qu’est-ce que Trump veut?”.
La vraie question, c’est : dans quel monde est-ce qu’on accepte de vivre?

